SOLIDARITÉ POUR MOUSSA

Impensable, inimaginable, inconcevable vous me direz. Et pourtant, ce qui pourrait sembler être une légende, n’en est pas une. Moussa en est la preuve vivante. Car c’est de son histoire qu’il s’agit ici.

 

IL FAIT PARTIE DE CELLES ET CEUX, SI NOMBREUX.SE.S, QUI ONT TRAVERSÉ LA MÉDITERRANÉE. Quelque chose qu’il n’avait pas prémédité ou encore, préparé des années à l’avance. Un acte fait à contre cœur même, car bien avant de vouloir trouver un ailleurs où l’opportunité pourrait éventuellement exister, Moussa a fait cela pour fuir. Fuir pour sauver sa peau mais aussi celle de sa famille, sa femme et ses fils qui a cause de lui (et bien malgré lui), vivaient dans la peur. Car Moussa, pour des questions d’héritage familiale, auquel il a pourtant renoncé il y a bien longtemps, est harcelé depuis des années par une partie de sa famille. Ces personnes veulent qu’il disparaisse, comme on pourrait vouloir faire disparaître un vulgaire cailloux coincé dans le fond d’une chaussure. Et dans certains endroits du monde, comme en Guinée Conakry, il est impossible de lutter face à une telle situation. 

 

IL FAIT PARTIE DE CELLES ET CEUX, SI NOMBREUX.SE.S, QUI ONT TRAVERSÉ LA MÉDITERRANÉE. C’est pourtant la Libye qu’il visait lorsqu’il a quitté son pays. Une terre où finalement, le pire l’attendait. Un endroit du monde, au 21èmesiècle, où pendant plusieurs mois il s’est vu devenir esclave, déclassé au rang d’humain de dernière classe. Il aura passé plus d’un an là-bas à côtoyer de si près l’enfer sur terre ; la haine, la terreur, la cruauté qui auront fait de lui un être à reconstruire. 

 

IL FAIT PARTIE DE CELLES ET CEUX, SI NOMBREUX.SE.S, QUI ONT TRAVERSÉ LA MÉDITERRANÉE. Autrement dit, un héro rempli de courage. Et sa façon de le raconter, comme une énième péripétie sur le chemin de sa vie, laisse sans voix. Je ne lui donne pas d’âge tant il m’apparaît mature et grand de par ce qu’il a enduré. Il n’a pourtant que 26 ans. 


La période que nous traversons est plus que particulière, presque indescriptible tant le bouleversement nous habite collectivement. Elle nous laisse face à nous même, nos questionnements, nos angoisses, nos incertitudes. Tout autant d’états d’âme que nous sommes en capacité de traverser, finalement chanceux.se.s. Car pour d’autres le soucis est ailleurs. Il se situe dans le quotidien, l’accès aux besoins élémentaires, la survie. Cette cagnotte afin d’aider Moussa, de lui apporter collectivement une forme de soutien, lui qui se lance si courageusement dans la vie, cette nouvelle vie qui l’attend, encore si incertaine. 

- Comment t’appelles-tu ?

Je m'appelle Fodé Moussa SYLLA

 

- Quel âge as-tu ?

J’ai 26 ans

 

- Combien de frères/sœurs as-tu ?

J’ai 3 demi-frères

 

- Es-tu seul, en couple ?

J’ai une femme avec qui je suis marié. La première fois, nous nous sommes rencontrés au grand marché de Conakry que l’on appelle Madina. Cela faisait 4 ans que l’on était ensemble quand j’ai quitté la Guinée en 2016.

 

- As-tu des enfants ? Quel âge a-t-il.elle ? ont-ils.elles ?

Mes enfants ont 6 ans et 9 mois. Ce sont deux garçons jumeaux.

 

- De quel pays viens-tu ? 

Je viens de la Guinée Conakry.

 

- Que penses-tu de ton pays ?

Mon pays vit dans l’instabilité politique permanente. J’aimerai qu’il puisse se développer puisque c’est là-bas que se trouve ma petite famille.

 

- Quelles langues parles-tu ?

Je parle deux langues : le soussou et le français.

 

- Peux-tu raconter un souvenir qui te rend heureux ?

À l’école, l’équivalent du collège, notre professeur a fait un jour un concours pour donner à un élève la responsabilité de notre classe. Il y avait 6 groupes. Dans mon groupe, mes amis m’ont choisi pour être le candidat. J’ai dû passer un test de mathématiques d’une durée de 2 heures pour lequel j’ai eu la meilleure note : 19/20. Ce jour-là, j’étais tellement heureux d’avoir cette note et de devenir le responsable de la classe. Tous mes amis me regardaient et m’écoutaient, j’étais fier d’être le chef. Mes amis m’appelaient d’ailleurs « chef ». Notre professeur m’a donné tous les documents de la classe : cahier de registre d’appel, cahiers de leçon…

 

Un autre souvenir qui me rend heureux concerne le football. Un jour avec mon équipe on jouait une finale à l’occasion d’un tournoi avec 16 équipes. J’étais le deuxième capitaine de notre club. Lors de la finale, à cause de moi, l’équipe adverse a eu un pénalty qu’ils ont manqué. Dans cette compétition, j’ai marqué 6 buts grâce auxquels j’ai été nommé meilleur deuxième buteur. J’ai eu le droit à un petit trophée et une médaille. J’étais tellement heureux de cette journée. 

 

- Peux-tu raconter un souvenir qui te rend triste ? 

Pour l’histoire qui me rend triste, il y en a beaucoup. En 2013, l’arrivée du virus Ebola. Il y a eu beaucoup de morts à cause de cette maladie. Chez nous, dans mon quartier, j’ai des ami.e.s qui sont morts. Dans les villages, les gens se sont enfuis en abandonnant leurs familles mourantes ; enfants, bébés, femmes. Tout le monde était méfiant, ne se déplaçait plus. Plus de salutations, pas beaucoup de nourriture. En Guinée des milliers de personnes sont mortes à cause de ce virus. Et cette épidémie m’a rendu très triste.

Il y a aussi le souvenir de la Libye et le racisme des arabes envers les noirs. Ils tiraient sur nous, nous mettaient en prison, nous torturaient, nous enterraient dans le désert. Tout cela est très triste.

 

- Quel est ton plat préféré ?

J’en ai plusieurs : la feuille de patate, le maffé, le lafdi et les pâtes à la sauce tomate.

 

- As-tu une histoire à raconter autour de ce plat ?

Quand j’étais tout petit, je voyais mon papa donnait de l’argent à ma maman pour qu’elle aille faire des courses. Ma mère demandait alors à mon père la sauce qu’il voulait manger. Et lui venait nous voir afin de savoir ce que nous, enfants, nous préférions. Depuis la chambre, chacun d’entre nous donnions des réponses différentes : « moi, feuille de patate ! », « maffé ! », « lafdi ! ».

 

- Quel est ton souhait le plus cher ?

Mon souhait le plus cher est d’obtenir un titre de séjour afin de pouvoir faire une formation, d’avoir un travail, un contrat. Et ensuite avoir un appartement et pouvoir accueillir ma petite famille et vivre en couple avec ma femme.

 

- Comment et où te vois-tu dans 10 ans ?

J’aimerai être installé à Nantes, en France avec ma famille. 


- Pourquoi as-tu quitté ton pays ? Peux-tu raconter le chemin que tu as parcouru ?

J’ai quitté mon pays il y a maintenant 4 an et demi, car j’ai des problèmes familiaux. C’est à cause de l’héritage de mon père. Il a eu deux femmes qui vivaient dans deux appartements qu’il avait construit dans la même cour. Du côté de ma mère, je suis le seul enfant. Et depuis que mes parents ne sont plus là, l’autre famille et principalement mes 3 demi-frères, veulent coûte que coûte que je disparaisse afin qu’il n’y ait plus de question d’héritage, bien que je leur ai déjà tout laissé. Ils veulent depuis plusieurs années maintenant, me tuer.

 

S’ils arrivaient à connaître l’endroit où je me trouve, ils essayeraient de me marabouter ou de passer par un féticheur pour me tuer. Mais heureusement pour moi, personne ne sait où je me trouve, pas même ma femme. Ils vont encore régulièrement la soudoyer en l’agressant afin d’avoir des renseignements.

 

Nous nous sommes plusieurs fois bagarrés, on m’a battu à mort, torturé. Un jour, ils ont brûlé toutes mes affaires qui se trouvaient dans l’appartement. J’ai dû envoyé ma femme et mes enfants dans sa famille. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de partir, de quitter mon pays. 

 

J’ai traversé le Mali, le Burkina Fasso et le Niger. J’ai mis 2 mois avant d’arriver en Libye. Je savais que mon départ pour ce pays était un voyage sans retour. Mais naïf comme je suis, je ne savais pas que la Libye était un pays en guerre. 

 

Arrivé en Libye avec d’autres personnes venues de pays d’Afrique, on nous a directement fait prisonniers et nous avons été amené dans une grande prison. Comme je suis un homme bien ordonné et attentif, lorsque nos assaillants venaient, je restais discret et écoutais ce qu’on me disais. Nous étions au nombre de 600 migrants noirs venant des différents pays d’Afrique ; femmes, enfants et hommes. Chaque matins, midis et soirs, nous étions torturés,  frappés. Certains sont morts de faim, d’autres fusillés car ils refusés de faire ce qu’on leur ordonné.

 

Les habitants de la ville où nous étions, venaient dans cette prison afin d’acheter les hommes grands et forts afin de les faire travailler au champs ou sur des chantiers. C’est comme cela que j'ai eu la chance de sortir de cette prison, une famille m’a acheté. Une fois le travail terminé, les familles en Libye ont pour habitude de t’enfermer sur leur terrain, dans une bâtisse laissée à l’abandon. Ils te nourrissent de restes et d’aliments périmés afin de te garder tout de même en vie. Ce fut mon cas. Un homme noir qui habitait non loin du terrain est venu un jour me demandait d’où je venais. Il m’a alors dit qu’il fallait que je fasse tout mon possible pour quitter cette ville sinon ils finiraient par m’éliminer. Il m’a indiqué le chemin à prendre. Je suis resté deux mois avec cette famille et ai fini par m’enfuir.

 

Sur mon chemin, j’ai vécu une fusillade donnée par les militaires. Arrivé dans une ville appelée Sorman, ils m’ont attrapé et j’ai été mis en prison et torturé à nouveau. J’ai dû assisté à plusieurs fusillade. J’étais traumatisé, complétement perdu, j’avais peur. Nous étions 230 personnes. Un jour, certains ont réussi à s’échapper en détruisant une partie de la prison. Les gardiens se sont alors mis à tirer sur tout le monde, certains sont morts. J’ai été gravement blessé au pied et à la main mais j’ai réussi à m’échapper. 

 

En Libye, les migrants noirs marchent à travers les rues lorsqu’il fait nuit, de 00h à 05h du matin. À cette heure-là, tu dois chercher un endroit où te cacher pour la journée.

 

Par la suite, j’ai passé un peu de temps à Sabratha, une autre ville de Libye située en bord de mer méditerranée. Là-bas ce sont des habitants qui t’obligent à prendre la mer pour quitter la Libye. Si tu refuses, ils te tirent dessus et jettent ton corps en mer. J’étais à ce moment-là dans un foyer d’accueil dans lequel je n’avais pas le droit de parler ni même de me déplacer. Après plusieurs mois passé là-bas, j’ai vu plusieurs personnes, environ 70, envoyées dans une camionnette. Toutes sont mortes. Ils ont donc voulu enterrer les corps et pour se faire, ils ont réquisitionné les personnes grandes et fortes dont je faisais partie. Nous étions 8 hommes pour enterrer tous ces corps dans le désert non loin de la mer.

 

La première fois qu’ils ont organisé notre départ en mer, nous étions 150 personnes sur un zodiaque. C’est la Marine libyenne qui nous a attrapés dans l’eau en pleine nuit. Ils ont tués 3 personnes et nous ont amené dans la prison de Zaouïa. Une prison qui accueille plus de 10 000 personnes. Les prisonniers sont forcés sous peine de mort, d’appeler leurs familles afin qu’ils envoient de l’argent.

 

Ma deuxième tentative pour traverser la mer méditerranée, nous étions 138 personnes sur un zodiaque. Nous avons passé 3 jours dans l’eau. Nous avons eu un accident et seul 20 personnes ont survécu. Toutes n’ont pas réussi à atteindre l’Italie.

 

En tout, j’ai passé 1 an et 1 mois en Libye. Un pays qui m’a beaucoup fait souffrir. 

 

Arrivé en Italie, j'étais malade, j’avais la fièvre jaune, des maux de dents, des douleurs au niveau de mon pied gauche et de mon genou gauche et par-dessus tout, des traumatismes.  

Je ne comprenais pas la langue, c’est à cause de ça que j’ai choisi de quitter l’Italie pour venir en France.

 

J’étais à Bologne depuis plusieurs jours. J’ai passé en tout 1 mois et 2 semaines en Italie. Arrivé à Ventimille, j’ai marché jusque la gare de Nice. J’étais seul et commençais à avoir très faim. C’est un vieil homme qui m’a aidé. Il m’a amené dans un restaurant et m’a payé le repas. Suite à cela, il m’a accompagné à la gare. Je ne connaissais ni le pays, ni la moindre personne. J’ai fait beaucoup de vas et viens dans les grandes villes : Lille, Paris, Strasbourg, Caen, Bordeaux, Lyon et d’autres. En deux mois, dans ces villes, je n’ai jamais reçu d’aide, je n’ai trouvé aucun repère. Je suis arrivé à Nantes, par hasard, et ai découvert grâce à un homme dans la rue, la PASS (permanence d’accès aux soins de santé). Une dame m’a reçu là-bas et m’a ausculté. C’était la première fois que je racontais mon histoire. Elle m’a fait découvrir les Restos du cœur, les Bains-douches, l’association Aida (accueil et informations pour demandeurs d’asiles). Nous avons repris rendez-vous ensemble afin qu’elle me consulte à nouveau. Le même jour, j’ai rencontré deux soudanais qui m’ont montré un square proche de l’université occupé par des personnes dans la même situation que moi. Je me suis alors installé là-bas pendant plusieurs semaines. Nous avons dû changer d’endroit et sommes allés proches des chantiers navals. 

 

J’ai passé 1 an et 2 mois à Nantes, période pendant laquelle j’ai effectué ma demande d’asile le 24 août 2017. J’ai rencontré par la suite l’association France Horizon grâce à laquelle j’ai obtenu un lit dans le nouveau CAES (centre d’accueil et d’évaluation des situations) de la ville. J’ai vécu au CAES un an jusqu’en octobre 2019. Depuis cette période, je suis dans l’attente d’une réponse de la part des autorités et je ne peux toujours pas travailler. 




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